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Ces artisans qui voient l'avenir en vert

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Les Français sont de plus en plus sensibles au développement durable, associé aux économies d'énergie. Le solaire, l'éolien, la récupération des eaux de pluie, autant de techniques innovantes qui offrent aux artisans de belles perspectives d'avenir.

@ FOTOLIA ALX ET D NASSKAU

Sur les toits, 11 m2 de panneaux solaires. Au fond du jardin, un puits canadien: deux ventilateurs aspirent l'air de l'extérieur et le plongent dans un méandre de tuyaux enterrés dans le sol. Au contact de la terre, à deux mètres de profondeur, cet air récupère la température de la terre. Acheminé ensuite dans la maison, il permet un préchauffage naturel en hiver et une climatisation l'été. Le coût de l'investissement? 11 000 Euros pour les panneaux solaires et 1 500 Euros pour le puits canadien. Mais pour des résultats tangibles: 30 à 35% d'économies sur l'ensemble des factures chauffage et eau chaude. Dans le jardin, encore, une cuve de récupération d'eau trône en bonne place. D'une capacité de 6 000 litres, elle permet de récupérer les eaux de pluie. Et de les utiliser ensuite pour les toilettes, la machine à laver ou l'arrosage. Le tout pour un investissement de 4000 Euros,mais avec une facture d'eau réduite de moitié. Fabienne Marcoux, architecte lyonnais membre du cabinet Tekhné, a conçu et fait construire sa maison écologique il y a près de deux ans maintenant. Et ne se lasse pas d'en vanter les vertus.

Son exemple n'est pas un cas isolé En 2006, un lotissement de 31 maisons dites «exemplaires», prenant en compte les concepts de développement durable, est sorti de terre à la ZAC des Hauts-de-Feuilly à Saint-Priest, dans le Rhône «La vente des maisons a commencé en 2002. A l'époque, se souvient Fabienne Marcoux, proposer des maisons biochmatiques était encore un pan audacieux». Depuis, la canicule de 2003 est passée par là L'augmentation des prix du pétrole et des dépenses énergétiques aussi, entraînant une prise de conscience du grand public. D'après le Credoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observa tion des conditions de vie), 78% des Français accepteraient de payer plus cher une construction respectant les principes du développement durable matériaux écologiques, récupération des eaux de pluie, capteurs solaires, etc.

Juridique
Le cadre réglementaire

- La démarche HQE (haute qualité environnementale). Elle vise à limiter les impacts des opérations de construction ou de réhabilitation sur l'environnement, tout en assurant à l'intérieur des bâtiments des conditions de vie saines et confortables. Cette démarche, volontaire, peut être adoptée par chaque professionnel soucieux d'oeuvrer en faveur du développement durable, et cherchant à promouvoir des objectifs d'économies d'énergie et de réduction des rejets. La démarche HQE est basée sur 14 points principaux, depuis l'impact environnemental du chantier jusqu'à la gestion des déchets, en passant par le confort acoustique du bâtiment. Elle s'applique à tous types de travaux, aussi bien le neuf que la rénovation.
Rens.: association HQE, www.assohqe.org


- Les réglementations thermiques quinquennales (RT 2005). La RT 2005 est applicable à tous les projets de construction ayant fait l'objet d'une demande de permis déposée à compter du 1er septembre 2006. Elle vise, en fixant une limite de consommation énergétique de référence (appelée Cepref ou «droit à consommer»), à améliorer d'au moins 15% la performance énergétique des constructions neuves. Et donc à favoriser notamment les énergies renouvelables (chaudière à bois, eau chaude sanitaire solaire) et la conception de bâtiments bioclimatiques (apports solaires, orientation^ du bâtiment). La RT 2010, qui lui succédera, s'annonce plus draconienne encore.

Une incitation financière

Ces chiffres prouvent qu'il y a un avenir pour l'«'habitat vert» Et donc un créneau à prendre pour les artisans.

Roland Charlou, installateur en énergies renouvelables en Bretagne

Roland Charlou, installateur en énergies renouvelables en Bretagne

Reste à savoir si ces bonnes intentions résistent à l'épreuve des faits «Ces maisons sont des Formule 1, explique Fabienne Marcoux Et la qualité, cela se paie» Ce surcoût, François Coulon, constructeur de maisons passives (à très faible consommation énergétique) à Bourguignon, dans le Doubs, l'estime à environ 8 à 15%, à surface habitable égale, pour une maison à ossature en bois. La différence est donc loin d'être négligeable. Et elle constitue un frein indiscutable au développement de ce type de construction. C'est en tout cas le constat établi par Nathalie Bouard, qui travaille avec son mari Frédéric dans l'entreprise Bime (Bouard installation maintenance électrique), à Mions, dans le Rhône «Les clients sont encore rares, témoigne-t-elle Certains demandent des devis mais, généralement, leur montant les rebute encore». L'année dernière, par exemple, l'entreprise Bime n'a installé qu'un seul chauffe- eau solaire Cette année, si quatre devis ont été demandés, aucun n'a encore abouti Car pour un chauffe-eau solaire, il faut compter environ 5700 Euros. Contre 800 Euros en moyenne, pour un modèle classique. Pour inciter les clients à franchir le pas, des incitations fiscales existent, sous forme de crédit d'impôt. Pour l'installation d'une chaudière à basse température, son taux est fixé à 15%. Il est porté à 25% pour les équipements de récupération et de traitement des eaux pluviales. Et à 50% pour l'utilisation de chauffe-eau et chauffages solaires. «C'est une bonne chose, reconnaît Nathalie Bouard, mais cela n'empêche pas de devoir avancer l'argent.». Si ces incitations profitent aussi bien aux foyers imposables que non imposables, il a en revanche un inconvénient majeur: les dépenses payées cette année, par exemple, ne pourront être déduites des revenus qu'en 2008. C'est pourquoi Roland Charlou, installateur en énergies renouvelables à Plouneour-Menez, en Bretagne, le clame haut et fort: «Sans une réelle volonté politique, il n'y aura pas de développement digne de ce nom pour les énergies renouvelables. L'idéal, explique-t-il, serait de repenser le système fiscal afin de permettre une compensation immédiate pour les clients.»

Témoignage
Alain Monrozier, menuisier à La Valette, en Isère.
«Le bâti ancien est aussi concerné par le développement durable»

«C'est tout sauf une utopie.» Alain Monrozier ne se lasse pas de le répéter: les travaux de développement durable ne sont pas réservés aux seules habitations neuves. Le bâti ancien est concerné lui aussi. Et il en est la preuve vivante puisque, de ses mains en grande partie, cet artisan menuisier a rénové, au Peychagnard (Isère), une ancienne maison de mineur avec une réflexion écologique: installation d'un chauffage basse température, de panneaux solaires pour l'eau chaude et travaux d'isolation sur tous les murs, avec l'incorporation de 10 cm de chanvre derrière des parois en bois. Le coût de sa rénovation? De l'ordre de 1 000 Euros le mètre carré. «C'est peut-être un peu plus difficile que de partir de rien et de faire du neuf, mais c'est possible», plaide-t-il. Et c'est plutôt une bonne nouvelle pour tous les artisans de la région du Sud- Isère, puisque les interventions sur le bâti ancien représentent plus de la moitié du marché des entreprises du bâtiment. «Agir sur du bâti ancien demande une capacité d'adaptation de la part de l'artisan, ajoute-t-il. Chaque cas est unique et nouveau. Au lieu d'être un simple poseur sur des chantiers de construction d'habitations neuves, il a l'occasion de donner libre cours à son ingéniosité. C'est beaucoup plus valorisant.»


Bannir le mot «surcoût» de son vocabulaire

Si le marché des particuliers est encore limité, cette aventure «verte» reste intéressante pour les artisans. Grâce à la clientèle d'entreprises par exemple. Puisque se lancer dans la défense de l'environnement est un bon moyen de valoriser son image de marque, les entrepreneurs n'hésitent pas à investir dans les énergies renouvelables. Et offrent donc du travail aux artisans placés sur ce marché. Ainsi, la prochaine construction d'une tour de bureaux dans le quartier d'affaires de La Défense, à l'ouest de Paris, dont la livraison est prévue pour 2012, sera-t-elle basée sur des principes écologiques: des turbines éoliennes participeront à l'alimentation électrique du bâtiment.

Les marchés publics sont aussi un bon débouché. La Stratégie nationale du développement durable (SNDD), mise en place par le gouvernement en 2003, se fixe comme objectif principal d'améliorer, dans le secteur des marchés publics, la préservation de l'environnement. Le nouveau code des marchés publics, paru en août 2006, va dans le même sens: en plus de favoriser l'accès des TPE, avec l'allotissement des marchés et la simplification des dossiers de candidatures pour les appels d'offres, il inclut des critères environnementaux parmi les facteurs d'attribution. Et le marché est loin d'être anecdotique: plus de 113 MdEuros de contrats par an selon le ministère de l'Economie.

Une étude européenne, citée par Pierre Ravenel, administrateur de l'association 4D (Dossiers et débats pour le développement durable), chargée de promouvoir le développement durable et de suivre l'avancée des engagements pris par la France en la matière, indique qu'un tiers des marchés publics intégrerait déjà des considérations environnementales. Ces chiffres confirment que le développement durable est amené à prendre de plus en plus de place dans les marchés publics.

Quelle que soit la clientèle visée, pour obtenir des contrats, il faut savoir argumenter autrement que par le simple effet prix. C'est ce que s'évertue à faire Roland Charlou, installateur en énergies renouvelables en Bretagne. «J'ai banni le mot surcoût de mon vocabulaire au profit de celui de surinvestissement, argumente-t-il. Sitôt l'installation terminée, les économies commencent et, en six à huit ans en moyenne, l'investissement est amorti» Mais pour ancrer ce message dans les esprits, il faut faire preuve de pédagogie. «Il nous appartient déjouer notre rôle de conseiller auprès de nos clients et de leur faire accepter le changement», précise José Faucheux, couvreur spécialiste des travaux d'isolation à Crépy, dans l'Aisne.

Pour convaincre les indécis, Pierre Ughetto, chauffagiste à Nantes-en-Ratùer, dans l'Isère, n'hésite pas à faire visiter sa propre maison bioclimatique, construite en grande partie par ses soins. Ses façades à demi enterrées côtés nord et ouest, de même que sa serre attenante, avec ses 80 m2 de vitrage et ses 12 m2 de panneaux solaires installés sur le toit, attirent forcément le regard et les questions. Pierre Ughetto répond alors volontiers que, grâce à l'énergie solaire, il réalise près de 30% d'économie sur ses factures de chauffage et d'eau. «Pour l'image de mon entreprise, afîirme-t-il, c'est une bonne chose» Sa maison n'est sans doute pas le seul facteur explicatif mais, l'année dernière, il a posé trois chauffe-eau solaires, et cette année, un chauffage solaire complet.

A la loupe
Trois appellations pour promouvoir les énergies renouvelables

Des appellations professionnelles existent pour vous aider à faire valoir vos compétences en matière de développement durable auprès de vos clients.


- Quali'eau
Cette appellation permet aux entreprises de plomberie de faire valoir leurs compétences en matière de sécurité sanitaire des réseaux intérieurs d'eau potable (respect des règles techniques de conception et de réalisation, éradication du plomb, économies et récupération d'eau). Délivrée par un jury indépendant après le suivi d'une formation de dix jours, elle est validée par un test de connaissances. Les professionnels Quall'Eau bénéficient d'une vigueur, ainsi que d'autocollants à afficher sur leurs véhicules.

- Qualisol

Réservée aux professionnels installant des chauffe-eau solaires individuels (Cesi) et des systèmes solaires combinés (SSC) en maison individuelle, cette appellation vise à l'amélioration de la qualité des installations des systèmes solaires. Depuis 2006, la gestion de cette appellation est transférée à l'association Qualit'EnR, qui a pour vocation de fédérer les entreprises installant des systèmes utilisant des énergies renouvelables. La formation dure trois jours: deux de formation théorique, pour tout savoir notamment sur le chauffe-eau solaire ou comment conseiller le client et justifier l'intérêt du Cesi, et un de formation pratique pour mettre en application les techniques apprises. Rens.: www.qualisol.org

- Qualibois

La formation Qualibois concerne les installateurs de chaudières domestiques alimentées par des biocombustibles: bûches, plaquettes, granulés et autres combustibles bois. Utile pour valoriser son savoir-faire en installation de chaudière bois énergie, ce label s'accompagne de supports de communication: autocollants pour les véhicules utilitaires, stylos, documents de promotion à insérer dans vos courriers, etc.
Rens.: www.qualibois.org

S'ouvrir à de nouvelles techniques

Petit à petit, donc, le changement de mentalité opère. Cela ne doit pas concerner que les seuls clients mais aussi les professionnels. «Nous devons tenir compte de ces techniques innovantes, explique José Faucheux. Ce sont de nouvelles habitudes à prendre» Seulement, ce n'est pas toujours facile, car cela suppose de se remettre en question. C'est d'ailleurs ce que regrette Fabienne Marcoux, architecte au cabinet Tekhné, à Lyon. «Les artisans sont confrontés à un manque de main-d'oeuvre, et il est difficile d'en trouver pour nos chantiers, analyse-t-elle. Si c'est problématique pour construire une habitation traditionnelle, c'est encore pire dès qu'il s'agit de présenter un projet innovant, comme celui d'une maison bioclimatique par exemple» Souvent, quand Fabienne Marcoux recherche un artisan, elle se voit répondre un «Non, je ne sais pas faire» ou un «non, ce n'est pas possible» qui l'exaspèrent. «Ces réponses ne correspondent pas à la réalité, s'emporte-t-elle. Elles signifient juste que l'artisan ne cherche pas à comprendre comment le faire. Il a l'habitude de travailler d'une certaine façon et ne veut pas en démordre»

Selon l'architecte, il n'y a pourtant aucune raison objective à ces refus. Le système de pose reste le même et, techniquement, ce n'est pas plus compliqué. «Installer une cuve de récupération d'eau de pluie, cela reste des tuyaux et des raccords N'importe quel professionnel sait le faire», affirme-t- elle. Le seul changement notable est d'obliger l'artisan à toucher à d'autres univers que le sien. «Pour installer un chauffe-eau solaire, par exemple, nous devons aussi travailler sur les toits, pour poser les panneaux», témoigne ainsi Nathalie Bouard, de l'entreprise Bime. Mais ces éléments nouveaux ne sont pas insurmontables. Et financièrement, ces travaux sont intéressants. «Si les marges sont identiques, les chantiers, eux, sont plus longs, témoigne José Faucheux, couvreur dans l'Aisne. Ces quelques heures ou jours de travail supplémentaires permettent d'augmenter le chiffre d'affaires.»

Témoignage
Patrick Bobe, gérant d'une entreprise spécialisée dans les énergies renouvelables.
«J'ai fait le pari de spécialiser mon entreprise»

«J'ai décidé de prendre un virage en abandonnant les petits travaux traditionnels de la plomberie», explique Patrick Bobe, gérant de l'entreprise Kéo depuis 2005. Exit les installations de salles de bains. Place à la haute technologie et aux énergies renouvelables: pompes à chaleur, planchers chauffants, chauffe-eau et chauffages solaires.
«A Quimper et dans la région, témoigne-t-il, personne ne croyait en l'avenir des énergies renouvelables en 2005. Les professionnels que j'ai consultés pensaient que l'engouement naissant ne serait qu'un feu de paille.» Lui y a cru. Ses équipes aussi. «Ils étaient tous volontaires et enthousiastes, mais pas du tout formés», raconte le gérant. Retour sur les bancs de l'école pour certains, contrats de professionnalisation pour d'autres et pour l'entreprise Kéo, acquisition d'un nouveau savoir- faire. «Si, techniquement, les installations ne sont pas forcément compliquées à réaliser, cela suppose de mener des études préalables pour définir la meilleure solution possible et d'assurer le service après-vente.» Autant de raisons qui ont poussé Patrick Bobe à se spécialiser. Un pari en voie d'être réussi: en deux ans et demi, l'entreprise est passée de 11 à 26 salariés.

L'avenir appartient aux artisans pionniers

Mais pas question de se lancer dans l'aventure uniquement pour cet aspect financier. Car ces travaux demandent aussi davantage de rigueur. Le leitmotiv général d'une construction écologique? Etre attentif au moindre détail. Pour un puits canadien, par exemple, il convient de respecter certaines contraintes afin d'obtenir un fonctionnement optimal. «Pour éviter les déperditions d'énergies, nous avons besoin du zéro défaut, insiste François Coulon, concepteur de maisons passives dans le Doubs. D'où l'obligation de suivre avec précision les indications fournies par les bureaux d'études ou les architectes.»

C'est pourquoi ce Franc-Comtois appelle à une collaboration étroite entre tous les professionnels. «Tous les maillons de la chaîne doivent travailler en bonne intelligence», clame-t-il. José Faucheux insiste lui aussi sur la nécessité de «coordonner les actions entre artisans». L'installation d'une cuve de récupération des eaux de pluie en est le parfait exemple: si les travaux de terrassements incombent au maçon, tout ce qui concerne les gouttières, pour la récupération de l'eau, regarde le couvreur. Ou comment, avec T'habitât vert«, (re)découvrir que l'artisanat est une activité se pratiquant à plusieurs. Sans compter que, ainsi que l'explique l'architecte Thierry Roche, de l'Atelier Thierry-Roche, en région lyonnaise, «de nouvelles réglementations sont en négociation (voir encadré p. 34). Il y a donc urgence, pour tous, à se poser la question du développement durable.» Alain Monrozier, menuisier dans l'Isère, va même plus loin. Pour lui, «l'avenir appartient aux artisans qui auront su négocier le virage assez tôt».

Repères

- RAISON SOCIALE
Kéo
- VILLE
Quimper (Finistère)
- ANNEE DE CREATION
1963
- ANNEE DE REPRISE
2005
- DIRIGEANT
Patrick Bobe, 59 ans
- EFFECTIF
26 personnes
- CA
2 millions d'euros

)