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Ces cols blancs en bleu de travail

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Ingénieurs, cadres commerciaux ou informaticiens, ils sont de plus en plus nombreux à créer ou reprendre une entreprise artisanale. La principale motivation de ces cols blancs reconvertis? Le désir d'indépendance.

Cela fait bientôt deux ans que Stéphane Pecqueur a troqué son costume gris et sa cravate club contre un bleu de travail. En mars 2005, alors âgé de 38 ans, le jeune homme estime avoir fait le tourde sa fonction de directeur commercial d'un grand réseau de travail temporaire. Il ne supporte plus la vision à court terme et la pression grandissante imposées par les nouveaux actionnaires. Sept mois plus tard, muni d'un apport personnel de 120000 euros, il décide de chercher une affaire à reprendre. Sa seule exigence: trouver une équipe autonome, qui détienne un savoir-faire et lui fasse confiance sur la partie gestion. Après avoir envoyé sa demande d'informations sur quatre sociétés à vendre, il repère une petite marbrerie de décoration de sept salariés, dont cinq compagnons, située à deux pas de chez lui, dans le Val d'Oise. Très vite, Stéphane Pecqueur rencontre le dirigeant. «Une relation affective s'est immédiatement instaurée, relate-t-il. Il était fatigué d'exercer son activité et voulait transmettre rapidement et dans les meilleures conditions.» Deux années plus tard, la marbrerie Régis Décoration est une référence dans le nord-ouest de la Région parisienne. Quant à son nouveau patron, il est ravi de sa reconversion professionnelle. Tout comme sa famille, d'ailleurs: père de deux enfants âgés de 12 et 14 ans, l'artisan a bénéficié du soutien de ses proches dans son projet. Ce changement de cap est, pour lui, une libération; son nouveau métier, une passion.

Témoignage
Martine Barateau, gérante d'une entreprise d'installation de systèmes géothermiques dans le Loiret
«J'ai eu envie de réaliser tout ce que je n'avais pas fait jusque-là»

Sensible, depuis de nombreuses années, à la sauvegarde de l'environnement et aux énergies renouvelables, Martine Barateau a sauté le pas en 2005. Il faut dire qu'elle n'a pas vraiment eu le choix: après 28 ans passés dans un poste à responsabilités dans le secteur des services, elle est licenciée, à 50 ans. «J'ai alors eu envie de réaliser tout ce que je n'avais pas fait jusque-là.» Martine Barateau décide de rejoindre sa région d'origine, le Loiret, où elle a encore des attaches. Au départ, elle cherche à reprendre une entreprise spécialisée dans l'amélioration de l'habitat. «La géothermie représentait, pour moi, un moyen efficace d'utiliser les ressources de la terre pour le chauffage», explique-telle. Après une étude de marché pointilleuse, ce domaine lui apparaît comme un marché en pleine expansion. Mais elle se heurte à plusieurs obstacles: elle est une femme de 50 ans, qui, de surcroît, ne vient pas du métier de l'énergie. Les cédants qu'elle contacte ne lui font pas confiance. Quelque temps plus tard, elle apprend que le réseau France Géothermie cherche un concessionnaire dans le Loiret. Martine Barateau saisit cette opportunité. France Géothermie Orléans voit le jour en juin 2006. Non sans difficultés. «Même si j'appartiens à un réseau de concessionnaires, je ressens la solitude du patron tous les jours», confie-t-elle. Ce qui lui manque le plus? Pouvoir dialoguer avec ses homologues lorsqu'un problème se présente. Néanmoins, Martine Barateau reste optimiste quant au développement de son entreprise. Elle a livré son premier chantier en novembre dernier. «La particularité de ce marché, c'est son le panier moyen, très élevé, se félicite-t-elle. A chaque fois que l'on fait une vente, ce sont des milliers d'euros de chiffre d'affaires qui rentrent.» L'artisane ne peut pas encore se verser de salaire mais a compris la nécessité de constituer une équipe compétente pour réussir. Elle cherche à embaucher un technicien et un commercial. Ses objectifs de chiffre d'affaires sont ambitieux: 450000 euros pour le premier exercice, 1,1 million d'euros pour le deuxième et 1,5 million d'euros pour le troisième. Pourtant, si c'était à refaire, Martine Barateau s'y prendrait autrement. «Je n'hésiterais pas à solliciter des aides à la création d'entreprise, au lieu de puiser dans mes capitaux personnels.»


Repères
- RAISON SOCIALE
France Géothermie Orléans
- VILLE
Saint-Pryvé-Saint-Mesmin (Loiret)
- DIRIGEANTE
Martine Barateau, 52 ans
- EFFECTIF
4 personnes
- OBJECTIF DE CHIFFRE D'AFFAIRES 2007
450 000 euros

L'exemple de Stéphane Pecqueur n'est pas un cas isolé. Les ex-salariés sont de plus en plus nombreux à se reconvertir dans l'artisanat en reprenant une affaire ou en créant la leur. «Il n'est pas rare de voir arriver, dans nos rangs, des personnes dont ce n'est pas le métier initial», confirme Pierre Perez, président de la Confédération nationale de l'artisanat des métiers et des services (Cnams). Pour lui, les métiers du bois et de la décoration, ainsi que les services, sont particulièrement concernés par cette évolution. «Au fil des années, nous avons vu arriver, dans nos professions, d'ex-salariés déçus des perspectives de carrière offertes par les grandes entreprises.» Qui sont ces anciens cols blancs vêtus de bleu? Selon l'Agence pour la création d'entreprises (APCE), qui s'est penchée sur la question en 2005, ils représenteraient 14% des repreneurs. Un tiers d'entre eux exerçaient, auparavant, des fonctions d'encadrement, les deux tiers restants étant d'anciens ouvriers ou employés. Certes, ils restent peu nombreux, au regard de la masse des salariés qui reprennent ou créent leur affaire artisanale: toujours selon l'APCE, les trois quarts des repreneurs (ou créateurs) sont d'anciens salariés (tous niveaux confondus), mais une écrasante majorité d'entre eux (82%) sont issus de postes d'employés ou d'ouvriers. Quant aux ex-cadres, contremaîtres et agents de maîtrise, ils ne représenteraient que 14% de cette vaste famille.

Témoignage
Thierry Palla, gérant d'une entreprise de conception de sols industriels dans le Doubs
«J'avais la confiance de mes clients»

TPSI voit le jour en octobre 2003. Son créateur, Thierry Palla, démarre l'activité avec un capital de 20000 euros et embauche tout de suite une secrétaire-comptable. Il vient de quitter le groupe Rocland, où il était directeur des régions du grand Est depuis trois ans. Son objectif aujourd'hui? Créer sa propre entreprise pour ne pas perdre le fruit de ses quinze années de travail en Franche-Comté. TPSI réalise, pour son premier exercice, un chiffre d'affaires de 2,1 millions d'euros. Puis, au fil des contrats, l'artisan étoffe son équipe. Il embauche deux commerciaux et trois techniciens, tous d'anciens collègues, licenciés en juillet 2004 lors de la liquidation de Rocland. «Je savais que j'avais la confiance de mes anciens clients et fournisseurs», se félicite-t-il. Néanmoins, la prise de risque est là et Thierry Palla en a conscience. «Le risque fiscal ou pénal est plus prononcé que dans un grand groupe, où les responsabilités sont réparties entre plusieurs personnes.» Ses compétences en gestion l'ont aidé à anticiper les difficultés et il a su s'entourer de personnes qualifiées en matière juridique et sociale. «En créant ma structure, j'ai vraiment compris la dimension du mot «entreprendre». Pour moi, cela signifie avancer en construisant une activité pérenne.»


Repères
- RAISON SOCIALE
TPSI
- VILLE
Châtillon-le-Duc (Doubs)
- DIRIGEANT
Thierry Palla, 43 ans
- EFFECTIF
18 personnes
- CHIFFRE D'AFFAIRES 2006
5,2 millions d'euros

Soif d'indépendance

 

Mais qu'est-ce qui pousse ces «bricoleurs du dimanche» à transformer leur hobby en gagne-pain? Leur principale motivation: le désir d'indépendance, exprimé par les trois-quarts des repreneurs interrogés par la Direction du commerce, de l'artisanat, des services et des professions libérales (DCASPL) en 2005. Vient ensuite le goût d'entreprendre, cité par plus de la moitié des interrogés. Pour Alain Bosetti, président du Salon des micro-entreprises et spécialiste de la sociologie des TPE (très petites entreprises), «l'engouement de ces trentenaircs ou quadragénaires pour les métiers artisanaux s'apparente à une envie de retrouver des valeurs plus simples, prônant la qualité et le sur-mesure». L'expert évoque également l'«excellente image dont jouissent les TPE aux yeux des Français». Selon lui, «la multiplication des scandales dans les grands groupes n'est pas étrangère à cet attrait pour de petites structures artisanales qui véhiculent des valeurs diamétralement opposées: humanisme, proximité, qualité, service et savoir-faire». En outre, en l'espace de quinze ans, l'enthousiasme des cadres pour leur activité s'est émoussé. En 2001, déjà, Gérard Menuet, sociologue et directeur du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc), écrivait, dans son ouvrage Fraiicoscopie, comment vivent les Français Francoscopie 2001, comment vivent les Français, Gérard Mermet, Larousse, 2000 : «56% des cadres du secteur privé jugent leur charge de travail excessive. (...) Beaucoup sont stressés et les dépressions se sont multipliées. (...) Aux difficultés professionnelles et relationnelles se sont ajoutées des interrogations identitaires et existentielles». Plus récemment, Hubert Landier a confirmé ce point de vue dans son livre Divorce à la française Divorce à la française, comment les Français jugent les entreprises, Hubert Landier, Dunod, 2006 . «Les Français détestent l'entreprise, lance l'auteur. Ce qu'ils abhorrent, ce n'est pas leur métier, ce n'est pas leur patron, ce sont les changements imposés de loin et d'eu haut, au nom d'intérêts financiers «mondialisés» qui mettent en cause leur outil de travail.» Bref, les salariés ont le blues... Un sentiment qu'a connu Christophe Berger, qui a créé son entreprise de domotique en 2002, après quinze ans passés chez Peugeot en tant qu'ingénieur. «Cela faisait longtemps que je voulais savoir si j'étais capable de voler de mes propres ailes», confie-t-il. Christophe Berger demande donc à travailler à mi-temps afin de pouvoir plancher sur son projet. Puis, il prend un congé d'un an pour création d'entreprise, qu'il renouvelle une fois. Enfin, le jeune homme démissionne et se lance... Avec succès. Dès la première année, HDS Domotique réalise 80000 euros de chiffre d'affaires et 8% de résultat net. Avec le recul, le jeune Belfortain ne regrette pas sa décision. Pourtant, ses revenus ont d'abord été divisés par dix, avant d'atteindre un niveau plus acceptable de 1 000 euros nets par mois... Soit le quart de ce qu'il gagnait dans son ancienne vie! «J'ai souffert, en tant que salarié d'un grand groupe, de ne pas mesurer directement l'impact de ce que je faisais. Dans une petite structure, ajoute-t-il, les conséquences de chacun de nos actes se font immédiatement sentir.» Cinq ans plus tard, Christophe Berger a gagné son pari. Il vient d'embaucher son premier vendeur et s'est offert les services d'une secrétaire à temps partiel. Et bien qu'accaparé par son métier de patron, ce père de trois enfants se déclare épanoui. «Je ne me voyais pas passer les vingt prochaines années sous les ordres d'un chef!»

@ D. R.

Comme lui, au bout de dix, douze, quinze ans de salariat, certains craquent sous le poids des responsabilités, de la hiérarchie et du stress. D'ailleurs, près d'un repreneur sur deux a entre 30 et 45 ans lorsqu'il se jette à l'eau, selon une étude Fusacq sur le profil des repreneurs de TPE-PME, publiée en avril 2006. Et si l'on en croit la DCASPL, l'âge moyen du repreneur dans l'artisanat est de 37 ans.

Des dirigeants mieux formés

 

Souvent plus diplômés que les artisans qui se transmettent leur métier de génération en génération et l'exercent depuis l'âge de 14 ans, ces ex-salariés se forment au métier sur le tard et font preuve d'une détermination à toute épreuve. Dans la publication Les entreprises artisanales (créations pures), l'APCE nous apprend que 57% des créateurs d'entreprises artisanales ont au minimum un niveau Bac + 2. Parmi eux, 24% un Bac + 5 et plus. En outre, lors du bilan de la Caravane des entrepreneurs 2006, manifestation itinérante dont l'objectif est d'aider cédants et repreneurs à entrer en contact, les organisateurs observaient que la moitié des candidats repreneurs étaient des cadres de 45 à 55 ans, dont une majorité de demandeurs d'emploi. Et la plupart des entreprises à céder étaient des entreprises artisanales... Des entreprises au fort potentiel de développement, caractéristique à laquelle les cadres peuvent être sensibles.

Par ailleurs, l'artisanat devient de plus en plus technique. «Les qualités pour être un bon artisan aujourd'hui ne sont pas les mêmes qu'il y a vingt ans, estime Alain Bosetti, président du Salon des micro-entreprises. Par exemple, le plombier d'aujourd'hui installe des systèmes de climatisation, qui demandent un savoir-faire technique important.» Une caractéristique qui séduit d'autant plus ces ex-cadres, qui sont curieux et gardent en eux la volonté permanente d'évoluer.

Certains vont jusqu'à retourner sur les bancs de l'école à l'âge adulte, déterminés à évoluer. Pour parfaire ses compétences de «patron», Stéphane Pecqueur, le marbrier-décorateur francilien, vient d'entreprendre, à 38 ans, un Master en management de business unit à la très prestigieuse HEC. Son sujet de thèse: «Comment reprendre une entreprise artisanale très spécialisée sans avoir, soi-même, la compétence technique.» Tout un programme!

Autre atout: ces anciens cols blancs ont un élément de comparaison qui leur permet d'apprécier leur nouvelle vie et une expérience, ainsi que des méthodes, qu'ils mettent à profit pour développer leur structure. Ex-responsable du développement commercial d'Idéal Standard, constructeur de systèmes de radiateurs et chaudières, Bruno Sachet a racheté une entreprise de chauffage-sanitaire en 2003. Très attaché au développement de son outil de travail, l'entrepreneur investit régulièrement dans les machines et véhicules. S'il connaît bien la technique, il peut compter sur l'expérience de ses cinq ouvriers spécialisés et s'occupe, pour sa part, de la partie commerciale. Sa réussite est exemplaire: basée à Bain-de-Bretagne, en Ille-et-Vilaine, sa petite affaire emploie aujourd'hui 11 salariés et a réalisé, en 2006, un chiffre d'affaires de 600000 euros, multiplié par trois en trois ans. Le chauffagiste envisage même d'emménager dans de nouveaux locaux. Surtout, contrairement à la plupart de ses homologues, il a réussi à améliorer son train de vie: il gagne aujourd'hui 2 500 euros nets par mois et aborde 2007 avec un carnet de commandes déjà plus que rempli. Avec le recul, le dirigeant estime avoir beaucoup appris durant son cursus de salarié: «Mes connaissances techniques et commerciales sont mes deux principaux atouts. Beaucoup d'artisans ont une approche trop empirique de la vente...»

De même, ces artisans ayant connu le salariat sont, souvent, de meilleurs gestionnaires. «Ils mesurent très rapidement l'importance que revêt la gestion, commente Alain Bosetti. De par leur expérience passée, ils ont la sagesse de se dire qu'il ne suffit pas d'être de bons techniciens.» A défaut de maîtriser parfaitement les ficelles du métier, ils apportent leur réseau de contacts, savent conquérir et fidéliser les clients, ont une vision plus technologique de l'entreprise et, surtout, connaissent les fondamentaux de la gestion. Le redo de ces nouveaux entrepreneurs? Mettre tout ce qu'ils ont appris pendant leur carrière au service de leur propre affaire. «Bref, résume Alain Bosetti, ils arrivent avec de nombreux atouts par rapport à des jeunes issus du sérail de l'artisanat.» D'autant qu «à force de mûrir leur projet, ils ont appris à s'entourer et à se former pour combler leurs lacunes», renchérit Pierre Perez, de la Cnams. De nouvelles forces vives que l'artisanat a tout intérêt à bichonner pour s'assurer un bel avenir.

@ D. R.

Témoignage Eric Barbareau, gérant d'une entreprise de construction dans les Hauts-de-Seine
«L'intérêt d'avoir créé son entreprise, c'est de pouvoir un jour la transmettre»

Avec un capital de 7600 euros, Eric Barbareau se lance en 1997. Il crée son entreprise de construction, aidé de son ex-employeur. «Pendant un an, j'ai assuré la coordination de deux chantiers pour mon ancien patron, le temps de me constituer ma propre clientèle.» Même si son entreprise équilibre ses comptes dès la première année, le dirigeant a du mal à gagner la confiance des clients, qui le connaissent en tant que conducteur de travaux mais pas comme dirigeant. Son premier «vrai» chantier, l'artisan le décroche au bout de cinq mois d'activité. Pour tenir le rythme, il ne se verse aucun salaire et réinjecte le maximum d'argent dans son fonds de roulement. Aujourd'hui, aidé d'un expert-comptable, il surveille ses comptes et garde la main sur les devis et factures. «C'est l'avantage quand on est son propre patron, affirme-t-il. Pouvoir mener sa barque comme on l'entend.» La petite entreprise a trouvé son rythme de croisière. «Je me rends tous les jours sur les chantiers, parce que j'aime la proximité avec les clients et les techniciens. Si l'activité se développait davantage, ce ne serait plus possible.» Fier de créer de l'emploi, le chef d'entreprise «fait progresser des talents» en formant des apprentis. En 2000, Eric Barbareau a pris des responsabilités à la Chambre de métiers des Hauts-de-Seine, dont il est aujourd'hui le vice-président. «Des personnes compétentes m'ont transmis leur savoir-faire. Aujourd'hui, il est de mon devoir de le transmettre à mon tour.»
Repères
- RAISON SOCIALE
Barbareau Construction
- VILLE
Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine)
- DIRIGEANT
Eric Barbareau, 44 ans
- EFFECTIF
8 personnes
- CHIFFRE D'AFFAIRES
1,8 million d'euros

Mot clés : euro

Faustine Sappa

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