Le plombier qui préférait la plume au chalumeau

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Trente années dans le bâtiment, cela vous construit un homme. Et fournit des milliers d'anecdotes. Nan Aurousseau les a couchées sur le papier dans Bleu de Chauffe, un premier roman, largement autobiographique, qui l'a sauvé.

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Un premier roman vendu à 50 000 exemplaires et un aboutissement pour Nan Aurousseau.

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Un premier roman vendu à 50 000 exemplaires et un aboutissement pour Nan Aurousseau.

«J 'ai un don pour transformer la merde en or», s'amuse Nan Aurousseau. La merde, selon lui, c'est les métiers du bâtiment, qu'il qualifie de «déprimants, débiles et dégueulasses». L'or, c'est son roman, Bleu de Chauffe, paru en 2005, et largement inspiré de ses aventures dans l'univers du BTP. Un univers impitoyable, forcément... Nan Aurousseau a, pendant plus de trente ans, écume de nombreux chantiers, à Paris et ailleurs. Celui de la BNF (Bibliothèque nationale de France), par exemple. Pas vraiment par plaisir, plutôt par nécessité. Et par hasard aussi.

Le rêve de Nan Aurousseau, c'était de devenir écrivain. Ou scénariste. Manier la plume, en tout cas. Mais la vie en a décidé autrement. La justice aussi. Dans sa jeunesse, Nan Aurousseau n'a pas toujours respecté la loi. A 14 ans, expulsé de son logement, il se retrouve à la rue, avec sa famille, sans recours. «C'était un jeudi, sur les coups de cinq heures du matin, se souvient-t-il. J'étais alors un doux rêveur. D'une certaine façon, cet épisode a réduit à néant ma confiance en la société et m'a propulsé dans la délinquance. C'est sans doute le traumatisme initial de ma vie.» C'est alors l'engrenage: vols, braquages et, suite logique, arrestations et condamnations. La dernière a lieu en 1968.

C'était plombier ou rien

Six ans de prison plus tard, Nan Aurousseau retrouve la liberté, mais une liberté sous conditions. «A ma sortie, on ne m' a pas demandé mon avis», explique-t-il. A 24 ans, le jeune homme est placé dans un centre d'apprentissage. «C était plombier et clé à molette, ou rien.]' ai choisi plombier. J'avais des frais de justice à payer, mais pas d'argent. Juste une volonté: ne surtout pas replonger dans la délinquance.» Commencent alors ses années d'OHQ (ouvrier hautement qualifié) dans le secteur du bâtiment. «Je n'ai jamais perdu de vue l'écriture, souligne-t-il. Mais il est faux de dire que l'on peut travailler la journée et, ensuite, une fois chez soi, écrire. Quand vous rentrez d'un chantier, vous êtes vidé.»

Alors, pour se payer le luxe d'écrire, Nan Aurousseau travaille en pointillé: six mois ou un an sur les chantiers, histoire d'amasser un petit pécule, et d'avoir le temps de s'adonner à sa passion, jusqu'à épuisement de ses économies. Un mode de vie précaire, certes, mais qui lui permet d'écrire quelques scénarios pour le cinéma, des courts-métrages et deux longs-métrages. Avec enthousiasme, mais sans rencontrer le succès. Plusieurs projets refusés n'y changent rien: il continue son travail d'écriture. Jusqu'au dernier refus, qui le laisse «complètement assommé». «Je venais de me consacrer pendant un an à un projet cinématographique qui me tenait vraiment à coeur, raconte-t-il. J'avais travaillé avec l'énergie du désespoir. J'y croyais.»

«Elle m'a dit: Fonce! J'ai foncé.»

Seulement, pour que le film prenne vie, encore faut-il obtenir l'aval et l'aide du CNC (Conseil national du cinéma). La sélection se passe sur dossier. La décision est sans recours. C'est non. Projet tué dans l'oeuf. Espoir ratatiné. Contrecoup terrible. «J'étais vraiment au bout du rouleau», confirme-t-il. C'est dans ces moments-là que l'amitié prend tout son sens. Marie Laborde, l'auteur de plusieurs livres, connaît à la fois le monde de l'édition et Nan Aurousseau. Suffisamment, en tout cas, pour trouver les bons mots, et lui redonner espoir: «Tu n'arrêtes pas de nous raconter tes anecdotes dans le bâtiment, couche-les sur le papier», lui conseille-t-elle. Nan Aurousseau la prend au mot, écrit une trentaine de pages, et les lui envoie. «Elle m'a dit: Fonce! J'ai foncé.» En deux mois, Bleu de Chauffe est rédigé. Reste le plus difficile: se faire publier. Nan Aurousseau adresse son manuscrit à deux éditeurs, comme on lance une bouteille à la mer. «Je n'avais plus rien, confie-t-il. Même plus le RMI. Et peu d'espoir d'être publié.» Pourtant, deux jours plus tard, le facteur lui apporte un télégramme. Jean-Marc Roberts, directeur des éditions Stock, lui demande de le contacter le plus rapidement possible. Trois mois plus tard, en octobre 2005, paraît Bleu de Chauffe, son premier roman. Il va se vendre à 50 000 exemplaires, permettant à son auteur de vivre enfin de sa plume. Chichement, certes, «avec l'équivalent d'un Smic», mais avec sérénité. Aujourd'hui, alors que son deuxième roman, Du même auteur, figure en librairie, Nan Aurousseau ne se sent pas spécialement obsédé parles chiffres de vente. «Evidemment, j'aimerais qu'il se vende autant, voire mieux que le précédent mais, pour moi, l'essentiel est fait, Bleu de Chauffe existe et existera toujours. Ce roman m'a sauvé.»

A LIRE

- Bleu de chauffe

«Mon patron s'appelle Dolto. C'est un petit homme suave d'une quarantaine d'années assez rond à l'extérieur mais géométriquement pourri et sans pitié à l'intérieur. Aidé par trois garçons baraqués, il vient de déménager le coffre-fort de l'entreprise. Le coffre-fort de son entreprise! (...) Il se croit malin Dolto mais avec moi il a tout faux, il est tombé sur un os, un os de Mamout. Mamout c'est mon nom, moi je ne descends pas du singe comme je dis toujours.»
Cela tessemble à une histoire vraie. Enfin, à peu près, puisqu'il s'aagit d'un roman. Nan Aurosseau, après avoir raconté, de vive voix, ses aventures dans le bâtiment, a décidé, un triste jour de chômage, de les coucjer sur le papier. Un premier roman aux allures de polar, vendu à plus de 50 000 exemplaires.


Bleu de chauffe, 2005, Stock, 177 pages, 16Euros

- Du même auteur


«On m'attend sur mon deuxième bouquin il paraît. Eh vien on m'attendra longtemps parce que je n'en ferai pas. C'est ce que je me disais après la parution de Remords d'un comique voyageur, mon premier roman. Le succès m 'avait fait peur, je ne m'y attendais pas, et puis la foule m 'inquiétait pendant les signatures. (...) Je restais donc sur ma réserve quand quelqu'un a sonné à ma porte un matin. Il devait être aux environs de six heures et je dormais encore. J'ai enfilé une chemise à la va-vite et j'ai été ouvrir. C'était ma voisine, à poil avec un coït 45 à la main.» Ce deuxième roman de Nan Aurousseau nous entraîne dans un polar insensé, qui en dit plus que de longs discours sur la perte de mémoire et de l'intimité. Derrière les flingues, une belle histoire d'amour...
Du même auteur, 2007, Stock, 176 pages, 15,50 Euros.

Parcours

- 1951
Naissance, à Paris, d'un père mécanicien conducteur d'engins et d'une mère blanchisseuse.


- 1965
La famille Aurousseau est expulsée de son appartement. S'ensuivent «deux années de galère terribles» avant de retrouver un logement stable.


- 1968
Condamnation à six ans de prison après un braquage qui tourne mal.


- 1974
Placement dans un centre d'apprentissage à sa sortie de prison, afin d'y apprendre le métier de plombier.


- 1974-2005
Nombreux chantiers dans le BTP, comme plombier, chauffagiste, peintre ou maçon. Notamment celui de la Bibliothèque nationale de France (BNF).


- 2005
Publication de son premier roman, Bleu de Chauffe, chez Stock.


- 2007
Sortie de Du même auteur, chez Stock.

Jean-Noël Caussil

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