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Patrick Liébus, président de la Capeb : "Bercy est en pleine illusion sur le prélèvement à la source"

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Patrick Liébus, président de la Capeb : 'Bercy est en pleine illusion sur le prélèvement à la source'
© © Marc BERTRAND

En première ligne face au Gouvernement, Patrick Liébus revient sans détours sur les chantiers et les déconvenues qui ont rythmé ces derniers mois pour le bâtiment : report du CITE, rénovation énergétique, prélèvement à la source, prévention...

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Artisans Mag' : Le report d'un an de la transformation du CITE en prime est un mauvais signal envoyé aux ménages et aux artisans ?

Patrick Liébus : Son annonce tardive est regrettable. C'était attendu puisque ça coïncidait aussi avec la mise en place du prélèvement à la source. C'est aussi inquiétant parce qu'on ne sait pas quel sera le champ d'application de la future prime. Si elle est réduite, elle n'aura plus d'intérêt. D'autant que cela a été fait sans aucune concertation avec les organisations professionnelles.

L'idée première de transformer le CITE en une prime partait d'une bonne intention puisque ça suscite un pouvoir plus enclenchant pour démarrer des travaux. La question qui se pose aujourd'hui est de savoir quel sera le niveau de la prime et quelles en seront les conditions d'attribution demain.

N'y a-t-il pas un écart entre l'objectif de 500 000 rénovations par an, le lancement de la campagne de communication "FAIRE" et les moyens mis en place ?

L'objectif est ambitieux. Mais le fait de ne pas avoir de vision sur ce que sera le CITE demain pose problème. Si les aides ne sont pas pérennes, l'objectif ne sera pas tenu. Parfois, mieux vaut être moins ambitieux mais parvenir à atteindre le but assigné. Nicolas Hulot a démissionné en déplorant un manque de moyens. La nomination de François de Rugy [comme ministre de la Transition écologique et solidaire, NDLR], bien qu'il ait montré une bonne volonté, ne résoudra pas tout.

Le CITE reste malgré tout peu efficace pour les gros travaux de rénovation et assez méconnu des ménages modestes...

Aujourd'hui, le crédit d'impôt est à 30 %, ce qui est bien pour favoriser l'investissement. N'aurait-il pas fallu réfléchir sur le niveau du CITE et en élargir le champ ? Par exemple, on pourrait imaginer un maintien de plusieurs types de chaudières, et non un seul, dans le champ d'application du CITE pour ouvrir vers davantage de ménages, ou encore réintégrer les portes et fenêtres.

Les améliorations thermiques et phoniques vendues avec des portes blindées ont pesé sur les crédits d'impôts. Dans ce cas-là, la mesure a été détournée de son objet. Il vaut mieux avoir un chaînage de travaux évolutifs de performance énergétiques.

"J'ai eu l'assurance qu'il n'est pas prévu de toucher à l'OPPBTP"

Est-ce un coup dur pour l'activité de la rénovation, principalement soutenue par l'amélioration de la performance énergétique ?

Les travaux de rénovation énergétique progressent de 2 %. Ils ont encore augmenté cette année et portent la rénovation. Le fait de percuter ce marché avec des reports ou des modifications de mesures incitatives aura forcément des incidences sur nos activités. Agir trop rapidement envoie des messages négatifs aux entreprises. On doit sécuriser ce qui a été mis en cause cette année au risque de voir l'activité générale de notre secteur ralentir brutalement.

Vous avez été invité à réfléchir à l'organisation de la santé au travail. Le rapport Lecocq préconise la création d'un guichet unique pour traiter les activités de prévention, santé et sécurité au travail. Quelle est la position de la Capeb ?

En tant que négociateur pour l'U2P, j'ai rencontré mi-septembre le Premier ministre, la ministre du Travail et la ministre de la Santé. Le texte nous conduit vers la création d'une grande agence sur la santé au travail. Qu'il y ait une instance de coordination ne me pose pas de problème. Reste à savoir qui en sera le maître. Si c'est l'État, c'est inconcevable. Il faut partager cette responsabilité. Elle doit travailler en coordination avec la médecine du travail et les différents systèmes existants de santé et sécurité au travail.

Craignez-vous l'absorption de l'OPPBTP dont la Capeb est un des administrateurs ?

Je suis intervenu très clairement auprès du Gouvernement pour leur dire qu'on y était très attaché. J'aurais eu un tout autre avis il y a 25 ans. Aujourd'hui, l'OPPBTP nous aide à travailler sur la prévention dans nos entreprises, ce n'est pas un organisme de répression mais d'accompagnement.

J'ai eu l'assurance qu'il n'est pas prévu de toucher à l'OPPBTP, mais nous restons vigilants. J'ai aussi prévenu que les cotisations des entreprises du bâtiment doivent rester à l'OPPBTP. C'est une référence, qui doit être reprise dans d'autres secteurs au service de la prévention.

Édouard Philippe a confirmé il y a quelques jours la mise en place du prélèvement à la source au 1er janvier 2018. Où en sont les entreprises artisanales dans sa mise en place ?

L'erreur qui a été faite est de ne pas avoir essayé le prélèvement mensuel fait par d'autres organismes que les entreprises. Dans les TPE, un dirigeant connaît tous ses salariés. Certains n'ont pas encore défini leur taux de prélèvement, ça va causer des soucis.

Aujourd'hui, la situation est délicate parce qu'on ne sait pas comment ça va se passer. C'est aussi un coût pour les logiciels et la formation. Le gouvernement ne se rend pas compte des changements que ce dispositif implique pour les entreprises. Ce fut la même chose pour la DSN. Bercy est en pleine illusion. Ils n'ont qu'à venir passer une semaine chez nous et ils se rendront compte.

Le gouvernement a proposé que l'Urssaf gère gratuitement le prélèvement à la source pour les très petites entreprises. C'est un moindre mal ?

Les Urssaf ne sont pas calibrées pour pouvoir le faire pour toutes les entreprises. Par contre, si elles savent le faire pour une catégorie d'entreprise, elles doivent le faire pour tout le monde.

Le RSI a été supprimé en début d'année, un rapport d'étape fait état d'une première étape positive. Quel est votre regard ?

Pour l'instant, tout se passe bien, on n'en entend plus parler. Le système de transition actuel continue d'être géré par les indépendants au sein du régime général, il faut qu'il le reste. Si le modèle s'améliore, c'est une bonne chose mais il ne faut pas que ce soit un prétexte pour l'absorber dans le régime général.

2018 sera-t-elle une année de confirmation pour l'artisanat du bâtiment ?

Sur l'année, la croissance sera vraisemblablement à 2,5 % en volume. Le neuf se tient toujours à 5 % et l'entretien-rénovation serait à 1 %, quant à l'aide à la performance énergétique à 2,5 %. Les travaux de rénovation énergétiques tiennent pour beaucoup dans cette situation. Toute mesure qui serait prise concernant la rénovation énergétique pourrait changer ces paramètres-là d'ici la fin de l'année et en 2019.

Reste que le neuf est en train de s'essouffler et c'est inquiétant puisque ça signifierait un report d'activité sur l'ancien. D'autant que s'il y a un ralentissement, les besoins de main-d'oeuvre seront moindres.

Le secteur fait face néanmoins à des difficultés de recrutement...

S'il suffit "de traverser la rue pour trouver du boulot", ce serait simple. Dans le bâtiment, on ne cherche pas des gens par défaut mais des gens motivés. Les difficultés de recrutement sont réelles. Ce pays souffre depuis des années de mauvais choix d'orientation des jeunes et d'une orientation qui n'est absolument pas tournée vers les besoins des entreprises.

Quel est le problème ?

Il aurait fallu les orienter vers des métiers dont la demande était réelle et dont l'évolution ouvre de nouvelles perspectives. Dans la couverture par exemple, on fait toujours des toits mais on travaille sur le photovoltaïque et sur l'isolation. Les métiers évoluent et apportent à l'économie du pays.

Comment se déroulent les négociations sur l'assurance chômage ?

Elles sont au stade du diagnostic. Ce qui est étonnant, c'est que la dernière négociation a été signée en 2017 et qu'une nouvelle est ré-ouverte aujourd'hui. Les partenaires sociaux travaillent dans le cadre du document de cadrage des négociations, établi par le Gouvernement. L'U2P souhaite que le Gouvernement prenne en considération les positions que j'exprime au nom de l'artisanat. C'est mon point de vigilance.


Dates clés :

Mikael Lafontan - Capeb

Mikael Lafontan - Capeb

1969 : Débute comme couvreur-zingueur à 14 ans

1981 : Crée son entreprise de couverture-zinguerie

2010 : Elu président de la Capeb

2017 : Réélu pour un troisième mandat à la Capeb

2018 : Négociateur pour l'U2P sur la refonte de la santé au travail et négociateur pour l'assurance-chômage.

Pierre Lelièvre

Pierre Lelièvre

Journaliste

Depuis juin 2016, je suis journaliste pour Chef d’Entreprise, Commerce magazine, Artisans mag’. Intéressé par le monde de l’entreprise, j’écris sur tous [...]...

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