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Les Fab Labs sont-ils à la portée des artisans du bâtiment ?

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Favoriser les projets innovants, développer le partage des connaissances, prototyper un projet... les Fab Labs présentent de nombreux avantages. Mais, dans les faits, peu de structures seraient prêtes à accueillir des acteurs du bâtiment.

Les Fab Labs sont-ils à la portée des artisans du bâtiment ?

L'espace est gigantesque, plus de 1 700 m 2 . Il y a des machines un peu partout, des ordinateurs, des imprimantes 3D, et des entrepreneurs qui échangent quelques tuyaux autour d'un café. Ici Montreuil accueille, depuis fin 2012, une centaine d'entrepreneurs. Tous les matins, depuis 18 mois, Laurent Courcoux, fabricant de meubles, rejoint son atelier implanté dans ce tiers lieu collaboratif. Ce qu'il adore? Ses moments d'échanges avec les scénographes, les designers, les peintres et les tapissiers. " Nous formons un écosystème. Je peux, ainsi, intégrer toutes les problématiques techniques en amont de mon projet afin d'apporter une réponse clés en main aux clients, ce qui élargit mes champs de compétence ", confie l'entrepreneur de 31 ans.

Outre l'accès à des machines de pointe (imprimante 3D, gravure, découpe laser...), le Fab Lab permet aux entrepreneurs de mettre en avant leurs créations dans un espace d'exposition, ouvert au public, et d'accéder à des formations animées par des pros et des ateliers pour travailler le bois, le métal, le tissu et le cuir.

Ici Montreuil accueille des entrepreneurs individuels et des structures qui possèdent entre deux et cinq salariés. Tous souscrivent un abonnement mensuel : 129 euros pour accéder à l'espace de coworking, et 329 euros pour bénéficier, en plus de l'espace, à l'ensemble des machines (découpe laser, plasma, imprimante 3D, scie, toupie, tronçonneuse pour le métal, il y en a près de quarante-cinq au total). " Ici Montreuil accueille des entrepreneurs aux profils très variés : des tapissiers, des ébénistes, des menuisiers, des personnes qui travaillent le textile, le cuir. La transversalité les aide dans le développement de leur projet. Beaucoup, par ailleurs, n'hésitent pas à demander à d'autres des conseils sur la réalisation des devis et la valorisation de leurs prestations", souligne Nicolas Bard, fondateur d'Ici Montreuil.

Des structures encore connotées geek

Né aux États-Unis au début des années 2000 au sein du ­Massachusetts Institute of Technology (MIT), le concept de Fab Lab (contraction de l'anglais "FABrication LABoratory") déferle sur la France, ces dernières années. Artilect, le premier Fab Lab français, a vu le jour en 2009 à Toulouse. Depuis, la France abriterait plus d'une centaine de laboratoires de fabrication numérique. " Le principe du Fab Lab est génial. Il nous a permis de préciser les possibilités offertes par le numérique, mais les machines ne font pas tout ", estime ­Pascal Minguet, un des pionniers du secteur, qui a ouvert entre 2012 et 2015 plusieurs tiers lieux dont Net-IKi implanté à Biarne, et le Fab Lab des vi­gnes à Savigny-lès-Beaune.

Selon lui, certaines structures, adossées à des universités et à des écoles d'ingénieurs comme celle de Cergy-Pontoise, restent " connotées "geek" et ne sont pas intégrées dans leur territoire. Un Fab Lab doit, au-delà de la démocratisation de la connaissance, disposer de capacités d'ouverture, faciliter les échanges et recréer du lien avec les acteurs de son écosystème".

Un avis que partage Évelyne Lhoste, chercheur à l'Inra, l'Institut national de la recherche agronomique, et auteur de l'étude "Fab Labs : l'institutionnalisation de tiers-lieux du soft hacking" (janvier 2016). Ses conclusions sont mitigées. " Les espaces sont encore tournés vers le petit bricolage. Le plus important reste, pourtant, la richesse du collectif et de la communauté qui gravite autour. Ces structures sont aussi et surtout considérées comme des laboratoires d'innovation en ligne avec un discours de l'innovation numérique porté par les collectivités territoriales " , estime-t-elle.

En effet, de nombreux Fab Labs sont financés par des collectivités. Conséquence directe, selon l'experte : " en dépendant des collectivités, ils doivent favoriser certains types de métiers". Ce qui écarterait les artisans du bâtiment.

Les Fab Labs à la portée de tous?

Sur le terrain, les constats sont les mêmes. Depuis que le Fab Lab de Parthenay (département des Deux-Sèvres) a ouvert ses portes, en décembre 2013, " la structure n'a pas attiré d'artisans du bâtiment, en dépit des nombreuses machines qu'elle abrite - découpeuse laser, fraiseuse 3 axes, imprimante, scanner 3D " , constate Yann Fouché, coordinateur des espaces publics numériques.

Clément Mabire, directeur de l'association Astus construction, qui développe des programmes pédagogiques pour l'ensemble des acteurs du bâtiment, estime que les artisans restent frileux sur le numérique. " Les Fab Labs sont une formidable opportunité pour accélérer l'innovation, vérifier la conformité technique d'un produit, employer une imprimante 3D afin d'imprimer directement des éléments de production sur du béton fibré, donne-t-il en exemple. Pourtant, les artisans ne les utilisent pas. Sans doute ne maîtrisent-ils pas encore les logiciels pour dessiner des modèles 3D. "

D'autres, comme Nicolas Bard, fondateur d'Ici Montreuil, y voient une autre raison. Selon lui, la plupart des structures ne seraient pas prêtes à accueillir des acteurs du bâtiment. " Pour inciter ces derniers à investir les Fab Labs, il faut leur laisser de la place pour stocker les matériaux électroportatifs. Il faut également un espace pour leur permettre de ranger leur bois, leurs planches mais aussi assembler de grandes pièces comme une cuisine ", estime-t-il.

Que ce désintérêt soit lié à un manque d'appétence pour les nouvelles technologies, ou " dû à un manque de temps, ce qui est plus plausible, selon Pascal Minguet, les Fab Labs vont devoir évoluer vers des tiers lieux collaboratifs, et être enracinés dans leur territoire afin d'offrir à des entrepreneurs des pistes de business, et des solutions concrètes à leur projet ". Comme être capable, demain, de réfléchir avec un menuisier à une nouvelle façon de créer des fenêtres, ou avec un architecte de construire de nouvelles maisons.


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